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Colloques et séminaires



Sommaire

Les religions sont-elles médiatiques ?

2 journées de colloque sur médias et religions les 15 et 16 octobre 2020

 


 

 

 

 

 

 

Première journée : Ce que les religions font aux médias

Historique du paysage médiatique religieux en France

« La caractéristique des monothéismes présents en France, c'est de se construire comme des traditions qui ne cessent de se réécrire face à l'évènement. » Pour Denis Pelletier (EPHE/GSRL), qui ouvre la première journée du colloque, la Révolution française est l'évènement qui « a fait du religieux une composante centrale de l'espace médiatique », d'abord parce que « sa spécificité par rapport à toutes les grandes révolutions est de s'être faite contre la religion », ensuite parce que « la bascule » qui « exclut le religieux du champ de l'État » fait du même coup basculer le religieux « du côté de l'opinion ». La caractéristique de cette présence « massive » du religieux dans l'espace médiatique est le pluralisme car il a fallu « trouver sa place dans un espace qui était déjà pluraliste » avec pour conséquence que « le paysage médiatique catholique au 19e siècle est extrêmement divers et va de l'extrême gauche à l'extrême droite » et que « cette ombre portée de la Révolution française joue toujours un rôle : la presse religieuse continue à vouloir montrer aujourd'hui qu'elle est pluraliste ».

Après le moment révolutionnaire, le « moment 1905 n’est que la prise en compte juridique d'une forme de séparation qui existait déjà dans tous les domaines de la société », la délimitation d'une frontière qui crée « aussi de l'échange et de la maraude »« C’est le moment de la naissance d'une république du quotidien. Il y a le sentiment que chaque citoyen doit s'approprier la République », d'où une compétition vertueuse pour investir tous les champs de la société, en particulier avec « le mouvement d'éducation populaire, laïque comme religieux, qui va jouer un rôle central dans la modernisation de la société française ». Dans cette république du quotidien, le religieux agit « comme une mise à l'épreuve constante de la démocratie qui se met en place », il agite les débats scientifiques et sociologiques : « Nombre des premiers préhistoriens sont des prêtres. Il y a un débat sur le religieux dans les revues d'anthropologie » et les médias religieux connaissent alors un âge d'or jusqu'aux années 1990 avec « un maillage très fin de la société » de la part de la presse catholique et ses « trois niveaux : une presse institutionnelle, une presse d'éducation populaire qui invente la presse magazine, une presse d'information générale »

Après ce possible « chant du cygne », on observe « un déplacement du religieux dans la société » « Un média religieux aujourd'hui est un lieu où la religion s'exerce. On est dans autre chose. On voit la place des religions se redéfinir avec un effet de dépossession pour le christianisme comme pour le judaïsme et l'islam tout à coup devenus propriétés communes » sur lesquelles tout le monde peut disserter et opiner « avec tous les abus et les excès » que l'on connait. Mais les constantes restent : « Les groupes religieux sont des sociétés lovées à l'intérieur de la société. Les médias sont très étroitement liés à cette manière de « faire société ». Quand on étudie la presse religieuse, on s'aperçoit que c'est un moyen d'échapper à la « communauté » religieuse. On n'est pas seulement catholique ou musulman parce qu'on est catholique ou musulman. La presse éclaire ce fonctionnement de société à l'intérieur de la société. »

Presse religieuse d'actualité ou presse d'actualité religieuse ?

La table ronde qui suit, présidée par Philippe Gaudin, réunit des représentants des trois médias écrits de référence du catholicisme, du protestantisme et de l'islam français qui précisent chacun à leur tour leur position particulière par rapport aux institutions de leur « communauté ». Pour Nathalie Leenhardt (Réforme), l'hebdomadaire dont elle a dirigé la rédaction jusqu'à cette année « n’est l'organe d'aucune institution ni d'une « communauté » protestante. L'idée est d'être à l'écoute et de poser des questions avec un regard théologique et de croyant sur l'actualité. Le second axe est d'être un « service public » du protestantisme ». Pour Mohammed Colin (Saphir News), le site qu'il a fondé « est un quotidien d'actualité sur le fait musulman, créé en réaction au 11 septembre, à l'arrivée du FN au second tour de la présidentielle et aux « armes de destruction massive » du vivre ensemble » pour « faire émerger une parole sur l'islam de France, à partir d'une sensibilité musulmane mais sans se confondre avec le religieux ». Pour Guillaume Goubert (La Croix), le quotidien catholique « a le souci d'être présent dans tout le spectre de l'actualité et dans le concert des médias. Ce n'est pas un organe de la Conférence des évêques ou du Saint-Siège, nous sommes totalement autonomes ».

Les trois défendent l'utilité de leurs médias à la fois d'un point de vue interne à la religion d'où ils parlent (ils expriment sa pluralité et permettent de faire sortir ses débats) et d'un point de vue externe dans une société où, selon Guillaume Goubert, les « confrères découvrent que le religieux est capital dans l'actualité mais se sont privés des compétences nécessaires pour le traiter. Nous avons vu, plus tôt que les autres, les préoccupations religieuses revenir au premier plan ». Pour lui, le rôle de La Croix « est d'aider les lecteurs à mieux comprendre le monde qui les entoure et en même temps d'être utile à ceux qui veulent savoir comment les chrétiens se représentent le monde. Les médias ont un très grand rôle à jouer pour montrer à leurs lecteurs ce qui n'entre pas dans leurs raisons. Notre rôle est de favoriser un dialogue entre les convictions dans ce pays », un dialogue qui passe par les remises en question pas toujours agréables mais « si notre foi n'est pas capable d'être confrontée à la modernité, à d'autres convictions, c'est que notre foi est faible ». Pour Nathalie Leenhardt, il s'agit de « lire l'actualité avec un autre regard et d'une autre façon », comme avec ces chroniques du théologien Elian Cuvilier pendant le confinement qui semblent avoir aidé le lectorat de Réforme à passer l'épreuve. Et, en limitant la « militance » aux« questions fondamentales », d'apporter « du débat pour que le lecteur se fasse son opinion. Notre pays manque de lieux de débat à tous les niveaux. L'une des missions essentielles de la presse est de faire vivre ce débat et la contradiction ». Un débat qui pourra peut-être faire reculer « l’un des travers actuels » « le préjugé mais surtout la méconnaissance », qu'ils visent les protestants (« On parle beaucoup des évangéliques américains pour interroger des clichés ») ou d'autres croyants (« Nous avons la conviction que le protestantisme et Réforme peuvent à leur petit niveau aider à décaler le regard sur l'islam »). Le regard sur l'islam est une préoccupation constante de Saphir News, dont la mission pour Mohammed Colin, est de « proposer un regard plus humain sur les musulmans, de montrer qu'ils sont une composante de la communauté nationale ». Une composante diverse (« On travaille sur la pluralité des musulmans de France ») et mal couverte par les médias généralistes, comme il le rappelle avec le blocage des aéroports au moment du pèlerinage à La Mecque de 2004 du fait des voyagistes : « Nous avons été les seuls à le traiter, ce qui a attiré ensuite l'attention de l'AFP et de la presse. Avant nous, le pèlerinage n'était pas traité du point de vue des pèlerins de France »

L'audiovisuel religieux entre service public et initiatives privées

La première table ronde de l'après-midi, présidée par Stéphanie Laithier, réunit quatre intervenants de l'audiovisuel religieux public : Laurence Bobillier (responsable de ces programmes à FranceTélévisions), Éric Pailler (Le Jour du Seigneur), Ghaleb Bencheikh (Questions d'islam) et Abderrahim Hafidi (Islam). Ainsi que deux des radios associatives : Sandrine Sebban (RCJ) et Valérie Thorin (Fréquence Protestante). 

Du côté des premiers, Laurence Bobillier rappelle que, si « ces émissions religieuses sont une obligation pour FranceTélévisions », cela n'a rien que de « normal » puisque « le service public doit être le reflet de la société et que les religions en font partie ». Ces émissions, avec leur histoire complexe (dont le partage horaire de la matinée du dimanche est le résultat), sont pour elle d'autant plus utiles qu'il y a dans la société « moins de connaissances mais que tout le monde entend parler des religions. Les formations les plus demandées par les jeunes journalistes, ce sont l'environnement et le fait religieux ». La question du public, qui ne correspond pas nécessairement au public confessionnel, est déterminante : « Ma première question, c'est ce que demande le public. Où est-ce qu'on peut le rejoindre entre l'émission sur les chiens de M6 et celle de Nagui après. On s'adresse à eux » (Eric Pailler). D'où des émissions qui ne sont pas toujours directement religieuses. Abderrahim Hafidi note que « l’émission Islam porte à son corps défendant les préoccupations et les expressions des appartenances à l'islam » et Ghaleb Bencheikh que « nous sommes travaillés par de forts courants de sécularisation. Parler du fait religieux nécessite beaucoup de pédagogie. La majorité de nos intervenants ne sont pas des religieux ». Du côté des radios associatives, on précise aussi la mission qui n'est qu'accessoirement confessionnelle mais surtout de parler du monde à travers une vision juive ou protestante. Pour Sandrine Sebban, à RCJ, « on ne conçoit pas la religion comme un facteur d'identification. On n'est pas une radio confessionnelle, l'équipe est très diverse, la ciment commun est la culture et le respect des autres religions ». Même recul à Fréquence Protestante où Valérie Thorin souligne que « la religion a dans nos programmes la place que nous voulons lui donner » mais que,« quand nous la lui donnons, nous la lui donnons complètement ».

Les religions à l'ère du campus numérique

La dernière table ronde de la journée est introduite par David Douyère (Université de Tours) qui dessine un nouveau paysage où « la possibilité de devenir un média est offerte pratiquement à tous sur toutes les questions, dont les questions religieuses. Des sites se créent pour stabiliser la connaissance religieuse. Il s'agit d'apporter d'autres connaissances que les médias généralistes, empêcher les interprétations trop littérales ou fondamentalistes. Cela fait apparaître à quel point l'étude et la connaissance sont importantes dans le religieux ».

Deux des trois intervenants, Jean-Luc Mouton (Campus Protestant) et Chiheb M'Nasser (Campus Lumières d'Islam, FIF), soulignent le rôle précurseur du site juif Akadem (créé, comme RCJ, par le Fonds social juif unifié) dont ils se sont directement inspirés et dont le représentant n'a malheureusement pas pu être présent au colloque. « Notre première idée était de faire un Akadem protestant, dit Jean-Luc Mouton. La deuxième, c'était d'avoir quelque chose qui va partout, un média qui peut être à la fois une radio et une télévision et qui peut intéresser des gens d'Afrique francophone. Aujourd'hui, plus de 60% des gens qui regardent Campus Protestant sont en Afrique ». Deux idées mais un même but : « Il s'agit de proposer d'autres approches, bibliques et approfondies dans ce contexte particulier du monde protestant, qui est mouvant et très effervescent. Les gens prennent ou ne prennent pas. Notre vidéo la plus vue parle des rapports entre Jésus et la communauté de Qumran. Tout simplement parce que YouTube a décidé que c'était important. Pourquoi ?, je ne sais pas. C'est le côté aléatoire d'Internet ». Ce nouveau type de site crée de nouveaux types de pratiques : « C’est presque une nouvelle paroisse numérique. Il y a des demandes très personnelles et il faudrait une équipe de pasteurs et de psychologues pour y répondre. Il y a là une vraie demande qui est en train de naître ». Le danger serait selon lui de se laisser prendre au piège de l'audience et du payant alors qu’il n'y a pas « de modèle économique pour ce genre de site. Il ne faut pas compter gagner de l'argent. On fait très attention mais faire payer les utilisateurs serait contraire aux objectifs de large diffusion. Il faut faire le tri entre ce qui intéresse et ce qu'on a comme projets. Mais quand les gens nous demandent : « Est-ce qu'Abraham a existé ? », ce sont des questions grand public qui rentrent dans le projet ».

Même problématique du « gros déficit de connaissances »pour Chiheb M'Nasser avec en France une ignorance de l'islam aussi bien « chez les non-musulmans que chez les musulmans. C'est dans ce contexte qu'a été créé Lumières d'Islam. Il fallait expliquer la pluralité de l'islam. Surtout vis à vis de notre jeunesse ». Il constate que « les sujets qui passionnent le plus, ce sont ceux qui ont un rapport au temps présent : sur le politique et le religieux en islam, sur le corps, sur toutes les problématiques relatives au rite ». Et la même tension « dialectique » entre « créer de vrais supports intellectuels et prendre le pouls de la société pour accrocher le public. Il faut prendre en compte la force de l'image. On essaye d'être intéressant mais en même temps utiles. J'ai fait une vidéo sur l'histoire des Frères musulmans mais j'ai décalé un peu le regard en étudiant les racines du phénomène ».

Si Aleteïa n'est pas un campus numérique mais un « un média généraliste catholique en 8 langues qui n'exclut aucun sujet et propose une grille de lecture chrétienne », il se trouve, selon Éric de Legge, son responsable de la version francophone, face aux mêmes défis de diffusion de la connaissance : « On essaye de trouver des gens qui ont soif de quelque chose. C'est intéressant de s'appuyer sur les sujets qui fonctionnent, que ce soit par intérêt sain ou malsain, pour remettre de la vérité là-dedans. Pour bâtir une crédibilité à long terme ». Le but est plus de « créer un lien avec les lecteurs qu'ouvrir des grands débats. Il y a d'autres places pour ça et qui le font très bien. Pendant le confinement, les gens ont dit qu'on était utiles. Il faut être capable de mettre dans la même église tout ce petit monde sans froisser les chapelles ». Avec de fortes contraintes techniques : « On a beaucoup grandi grâce aux réseaux sociaux. On a beaucoup d'interactions avec les lecteurs. Il faut constamment ajuster ses usages. Il y a plusieurs canaux de distribution, plus de 70% des usages sont sur mobile donc il faut s'adapter ».

 

Deuxième journée : Ce que les médias font aux religions

 

Les religions sur Internet : évolution d'un site d'information (Eurel)

Responsable du site collaboratif européen sur les religions Eurel, Anne-Laure Zwilling (CNRS, UMR 7354) en présente l'historique et les fonctionnalités. Lancé en 2003, le projet a pour but d’offrir gratuitement en ligne une information objective et de qualité sur l’état juridique et sociologique des religions. Le site présente actuellement 32 pays et est alimenté par un réseau international de correspondants. Il offre donc une riche source de données et de références. Mais traiter de religions dans un média d’information générale a d’autres intérêts. D’abord, celui de l’approche interdisciplinaire, puisque le site aborde le fait religieux aussi bien par le droit que par les sciences sociales. Également celui des approches comparatives entre pays qu’il suscite, qui révèlent les variations de champ sémantique, de poids social, d’impact ou encore de sensibilité par rapport aux religions. Tant pour ses lecteurs que pour ses auteurs, le site est une occasion de prendre du recul ou de la hauteur par rapport à sa situation locale, et d’accéder à une expression plus libre. Après une quinzaine d’années d’existence, l’expertise accumulée permet de saisir les tendances et les dynamiques des évolutions nationales et supranationales. Rédiger pour le site est l’occasion d’un retour sur ses propres pratiques de recherche ; ainsi, pour la France par exemple, il force à réaliser que notre approche des religions est souvent christiano-centrée, voire catholico-centrée. Enfin, dans sa recherche d’un regard dépassionné et sans préjugé sur les croyances et pratiques, Eurel fait par contraste prendre conscience du travers courant de l’approche des religions par les médias, qui est la tentation de ne les appréhender que par l’anecdotique et le sensationnel.

Religions/Covid/Médias

Interrogé par Philippe Gaudin, le pasteur de la Porte Ouverte à Mulhouse Samuel Peterschmitt raconte d'abord le fil des évènements qui ont mis son Église protestante évangélique au centre du tourbillon médiatico-sanitaire entre février et mars 2020. Il explique le contexte lors de la semaine de rassemblement et les mesures prises par l'Église dès que les premiers cas de Covid ont été connus. Pour lui, « nous avions fait tout ce que nous pouvions faire, toutes les personnes se sont signalées. Cela aurait été dommage que nous ne disions rien. Mais le fait de dire quelque chose a déclenché une tempête qui m'a donné le sentiment que notre seule erreur avait été de lancer l'alerte ». La tempête est d'abord médiatique (« Il y avait 50 coups de fil de journalistes par jour ») et « très orientée. Tout était devenu suspicieux : « Vous vous saluez, vous vous embrassez, vous vous serrez la main … », comme si personne d'autre ne le faisait à ce moment-là ». Mais il tient à distinguer entre médias et médias : « Des médias qui ont l'air sérieux nous ont traité légèrement. D'autres qui n'en ont pas l'air ont été factuels et nous ont respecté. Certains ont été sérieux ou déontologiques. D'autres se sont contentés de reprendre des informations sans les vérifier. Une fausse annonce sur les réseaux reprise par un média local a déclenché le feu ». Car l'exposition médiatique a des conséquences concrètes : « Il y a eu des menaces réelles, ce n'était pas juste la haine sur Internet. Cela venait de toutes les catégories sociales, des gens disaient : « Il faut les descendre à la kalachnikov, il faut cramer l'église » ». Dans la tempête, l'étiquette confessionnelle a eu son rôle : « Le fait que nous soyons une Église évangélique protestante donnait l'impression que nous étions suspects. Comme si nous sortions de nulle part et venions d'apparaître en France. J'étais un peu surpris de cette ignorance. On nous associait immédiatement aux États-Unis » alors que l'Église, de type pentecôtiste, a été fondée dans les années 1960 par les parents de Samuel Peterschmitt, eux-mêmes d'origine mennonite alsacienne. Pour le fils de Samuel Peterschmitt, Jonathan, lui-même médecin et présent dans la salle, c'est « l’ignorance vis à vis du protestantisme évangélique qui a créé cet appel d'air ». Son père s'étonne en conclusion que pour les médias, « c’était comme si la Covid ne se répandait que dans les milieux religieux ».

Les religions sont-elles un sujet comme un autre ?

La dernière table ronde du colloque réunit des professionnels des médias généralistes qui ont l'habitude de traiter l'actualité religieuse : Bernadette Sauvaget (Libération), Jean-Marie Guénois (Le Figaro), Robin Verner (BFMTV) et Gaëtan Supertino (Europe 1). Plus deux profils particuliers : Ann-Gaelle Attias, qui a entamé des études pour devenir rabbin après une quinzaine d'années à la rédaction de France 3, et David Straus, directeur adjoint du CFJ, l'une des principales écoles de journalisme. Elle est présidée par Renaud Rochette et Jean de Saint Blanquat.

David Straus commence par évoquer l'attitude des jeunes journalistes« face à un fait religieux » « soit ils se demandent « Est-ce que j'ai l'expertise ? », soit ils croient l'avoir ... et ce n'est pas mieux ». Avec une nette différence qu'il note par rapport aux générations antérieures : « Jusqu'à présent, la légitimité des journalistes venait du recul par rapport au sujet. Dans la nouvelle génération, la légitimité de fait vient de ce qu'on est lié à une communauté, y compris religieuse ». Autre fait nouveau : « Chez les jeunes journalistes, la religion est un sujet de préoccupation. Elle vient bien au dessus de la politique dans les centres d'intérêt ».

Pour Jean-Marie Guénois, « le sujet religieux est revenu parce qu'avec l'islam, la religion est revenue dans le champ politique », forçant les médias qui jusqu'ici le reléguaient loin de la première page à lui faire une vraie place. Mais les difficultés sont nombreuses, en particulier la réticence du milieu à communiquer (« la plupart des religieux ne parlent pas ou ne veulent pas parler ») et les effets pervers de « la technicisation du traitement de l'information » qui « enferme » et empêche souvent d'exposer la complexité des situations. Il refuse d'adopter « une position de surplomb » car son « combat est de faire comprendre que le croyant n'est pas forcément un abruti ». Un combat qui l'expose à de fortes réactions du lectorat, dont avait déjà parlé Guillaume Goubert pour La Croix la veille à propos de la couverture de l'islam.

Même combat pour sa consœur Bernadette Sauvaget qui avoue que « c’est régulièrement difficile : on est en permanence sur la ligne de crête. C'est comme si parler d'une religion était forcément la soutenir. On n'est plus dans la pensée critique mais dans le c'est bien/c'est mal, alors que faire une enquête, c'est partir en disant « Je sais ça » et revenir en disant « Je ne sais plus ça ». C'est précieux dans ce monde de l'ultra-violence verbale, face au rouleau compresseur ». Ceci en plus dans un média dont le rapport au religieux ne coule pas de source : « On est a priori suspects. On est toujours obligés d'expliquer pourquoi on travaille là-dessus. On me dit : « Ah bon, il y a une rubrique religions à Libération ? » »

Ne couvrant pas que l'actualité religieuse mais s'en étant fait une spécialité dans leurs rédactions web respectives, Gaëtan Supertino et Robin Verner parlent de leurs expériences avec cette matière un peu particulière. Pour le premier, « les religions sont un sujet comme un autre au sens où il faut prendre les mêmes précautions qu'avec un autre sujet » mais pas tout à fait comme un autre car « cela touche à l'intime, cela va plus profond qu'une position politique ». Pour le second, la difficulté qu'il peut y avoir à traiter journalistiquement ses propres convictions est comme une définition de la difficulté de ce métier qui « doit nous mettre en porte à faux avec notre sentiment personnel. Le cœur du métier, c'est de se mettre mal à l'aise ».

Ann-Gaelle Attias enfin, retrace à grands traits ses années de reporter dans une rédaction télé où on lui disait : « La religion, ça n'intéresse personne ». Quand il fallait malgré tout la traiter, c'était avec certains biais : « On voulait plus montrer le croyant que ce qu'il croit. On me demandait soit des sujets folkloriques, soit de montrer des formes très politisées ou extrêmes. Le catho de gauche, je ne l'ai pas beaucoup vu dans ma carrière ». Passée désormais de l'autre côté du sujet et depuis le judaïsme, elle remarque qu'il y a « en France une christianisation de l'analyse des religions. Les journalistes voient tout avec un point de vue catholique. L'Église catholique est pyramidale alors pour chaque religion ils demandent : « Qui est le chef ? » »

Regards scientifiques sur les faits religieux dans les médias

En cette dernière après-midi du colloque, Éric Vinson (GSRL) est le premier à intervenir sur « Les impasses du « sens commun » médiatique ». Pour lui, si « on parle du religieux »dans les médias, c'est souvent « pour parler d'autre chose », ce qui se reflète dans le décalage « entre la place de la religion dans la société et la place de la religion dans les médias ». Décalage également dans le vocabulaire employé, qu'il vienne « des élites ou de la société » comme avec « l’expression « droit au blasphème » qui est devenue inévitable alors qu'elle n'est pas appropriée sur ce dont on parle » ou « la dichotomie croyant/non-croyant qui me met toujours mal à l'aise : soit vous êtes dans la croyance pure, soit dans le scepticisme radical ». En cause, peut-être « les lunettes post-catholiques avec lesquelles on regarde le religieux en France » et quelques croyances partagées sur « bonne » et « mauvaise » religion (« La bonne religion, jusqu'à l'affaire des Rohingyas, c'était le bouddhisme. C'était même une si bonne religion que ce n'était pas une religion ») ou politique et religion (« Beaucoup de gens croient en France que religion et politique doivent être rigoureusement séparées. Or toute l'histoire montre qu'elles sont constamment liées »).

Isabelle Saint-Martin (EPHE/HISTARA) s’attache aux « Religions à la Une » à travers un échantillon de couvertures de la presse généraliste. Un moyen de vérifier « le caractère médiatique du sujet, sa valeur d’accroche en kiosque pour provoquer l’acte d’achat mais sans être trop clivant » car « il faut susciter l’intérêt et faire des clins d’œil qui jouent sur des valeurs sûres ». Elle note des « moments d'articulation » où ce type de une se multiplie comme le début des années 2000 (Dieu superstar, avec la conjonction du second millénaire, du succès de Da Vinci Code et des émissions Corpus Christi) ou lors de grandes polémiques dans les débats sur les monothéismes. L'obligation de trouver des illustrations conduit souvent au recours facile à « quelques images patrimoniales » connues « qui apaisent et mettent à distance » comme les fresques de Michel Ange ou au contraire qui accentuent l'étrangeté comme les photos de voile intégral fréquentes pour tout sujet sur l’islam. Puis elle analyse quelques couvertures ayant fait polémique (PhotoBeaux-Arts, ou même Playboy), souvent en lien avec des procès autour d’images publicitaires dont celui de la Cène Girbaud, (2005-2006) contemporain des unes de Charlie Hebdo. Elle interroge en particulier le choix  par les magazines grand public de l'image du Dieu barbu, qui a quasiment disparu de l'art savant au cours du 18e siècle mais s’affirme depuis le 19e siècle dans la caricature et le dessin d'humour, et resurgit à la une de Charlie « L’assassin court toujours » pour incriminer la religion en général un an après les attentats de 2015. La réserve de Plantu dans Le Monde qui préfère recourir à l’art de la  micrographie pour « ne pas dessiner Mahomet » souligne l'importance de la nature du support de presse généraliste ou satirique dans ce débat « entre éthique de conviction et éthique de responsabilité ».

Pour clore l'après-midi et la journée, Ismaïl Ferhat (Université de Picardie) revient de façon détaillée sur « la première affaire de foulard islamique à l'école à avoir été médiatisée »avec « Médias, islam, foulard. Le traitement médiatique de l'affaire de Creil, 1989 ». Quantifiant les occurrences de l'affaire sur les 4 mois qu'elle a duré d'octobre 1989 à janvier 1990, il note un « contexte favorable à l'explosion médiatique » (avec le passage dans les années 1980 de l’image des « travailleurs immigrés » à celle des « musulmans » comme « gens à problèmes ») et un « maelström médiatique » entre la mi-octobre et la mi-novembre. Sur le rythme des occurrences, si « la radio et la télévision sont assez corrélées », c'est l'une des dernières affaires où « les quotidiens nationaux ont une temporalité propre ». La différence s'étend même au traitement puisque radio et télévision réservent ce sujet aux journaux et bulletins d'information alors que près de la moitié des traitements des quotidiens nationaux sont hors articles d'information (tribunes, interviews, éditoriaux). Devenue« l’étalon à partir duquel on mesurera les affaires ultérieures mêlant école, laïcité et genre », l'affaire de Creil ressurgit depuis régulièrement dans les médias comme en 1994 (circulaire Bayrou), 2003-2004 (commission Stasi et loi de 2004), 2010-2011 (débat sur la burqa), 2015 (attentats) et 2019-2020 (retour des questions de laïcité à l'école).

 

 

Colloques déjà organisés par l'IESR

Les religions sont-elles médiatiques ? (2020)

Préjugés, questions vives, enseignement des faits religieux : quelles réponses en Europe ? (avec le projet européen SORAPS, 2019)

Enseigner les faits religieux : nouveaux programmes, nouvelles approches ? (2019)

Quelle éducation à l'école pour lutter contre les stéréotypes sur les religions ? (avec le projet européen SORAPS, 2017)

"Vaincre le tumulte de ce monde" : l'érémitisme dans les différentes religions (avec l'Abbaye royale de Fontevraud, 2017)

L’expression du religieux dans la sphère publique  (avec le Bureau central des cultes et le ministère des Affaires étrangères, 2015)

L’enseignement moral et civique : comparaisons européennes  (2014)

Le cas de la crèche Baby-Loup : une question de laïcité ? (avec IRENE, 2014)

Enseignement laïque de la morale et enseignement des faits religieux (2013)

Le ciel entre science et religions (cycle de conférences avec l'Institut d'Astrophysique de Paris, 2013)

Le religieux dans l'histoire de France (cycle de conférences avec le CARE-CRH et l'IGEN, 2012 et 2013)

École et enseignement des faits religieux en Europe. Objectifs et programmes (2012)

Les jeunes, le religieux et la laïcité (avec l'ENPJJ, 2011)

Religions et sacralités en révolution de 1789 à nos jours (avec le CARE-CRH, l'IGEN et l'APHG, 2011)

Qu'est-ce qui est sacré aujourd'hui ? (2011)

Théorie de l’évolution et religions de 1859 à nos jours (avec l'EPHE et le GSRL, 2009)

Quel avenir pour les chrétiens d’Orient ?  (avec le ministère des Affaires étrangères, l'Alliance Française et l'IMA, 2007)

Philosophie et religions (groupes de travail, de 2007 à 2010)

Lettres et faits religieux (groupe de travail, 2008)

Religion et politique en Asie (avec le ministère des Affaires étrangères, 2005)

 

 

Publications



FAITS RELIGIEUX ET MANUELS D'HISTOIRE
Sous la direction de Dominique AVON, Isabelle SAINT-MARTIN et John TOLAN
Le but : comparer les manuels d’histoire de fin de cycle secondaire mais aussi prendre en considération les pratiques scolaires, ainsi que les différentes catégories d’acteurs impliqués dans l’élaboration des contenus. L’objet : examiner le religieux, le(s) fait(s) religieux, les...

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Théorie de l’évolution et religions
Sous la direction de Philippe PORTIER, Michel VEUILLE et Jean-Paul WILLAIME. Actes du colloque des 14 et 15 mai 2009 au Lycée Henri IV

 

Plus de 150 ans après la publication de L’Origine des espèces (1859) du biologiste anglais Charles Darwin (1809-1882), la théorie de l’évolution est toujours mise en cause aujourd’hui, tant en milieu chrétien que musulman, par des personnes considérant qu’elle est incompatible avec les...

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